Dans mon pays, la radio de création s’est installée dans le paysage artistique et social de façon durable et sérieuse.

A l'école, des haut-parleurs sont installés à gauche et à droite du tableau. Les professeurs font écouter des extraits de documentaires historiques, des lectures de textes célèbres (on ne pense jamais à faire la lecture à des ados, mais ça marche...), des chansons pour apprendre les langues étrangères, les informations, des émissions scientifiques, etc... Les productions sonores sont considérées comme de véritables outils pédagogiques (bien moins chères que la vidéo). Aussi l’éducation nationale commande régulièrement des sonores-pédagogiques. Une étude récente sur des élèves de seconde a mis en avant un réel développement de l’écoute et de l’imaginaire. 

Dans mon pays, le soir ou le week-end, des élèves et des professeurs (des citoyens) vont à la maison du son. On peut y découvrir les dernières productions avec des acteurs connus tels Tulian Bopart ou encore Dyrcona Mima. On peut aussi y écouter les archives de ces 100 dernières années, librement diffusables depuis que la totalité de la mémoire radiophonique de 1945 à 2045 a été mis sous Créatives Commons par l’INA. Le public redécouvre ces grands auteurs, tels Christophe Deleu et François Teste, ce duo incontournable du début du siècle qui a réalisé la première fiction radiophonique sortie dans les salles de cinéma 1. Aussi, depuis quelques temps, de nombreuses traductions de livres indispensables traitant du langage et de l’écriture radiophonique sont sortis en libraire 2. Ou encore cet ouvrage sur l’histoire d’ARTEradio vu par ses auteurs avec notamment la réédition tant attendue de l’intégrale des célèbres éditos de Silvain Gire3.

Et puis nous avons des grandes écoles. L’institut René Jantet, par exemple délivre un diplôme bac+5 en réalisation radiophonique, technique et artistique. Mais aussi l’école d’acteur l’HIIIAC qui propose enfin un cursus complet d’apprentissage du jeu radiophonique mettant fin à ces nombreuses années de jeu ringard et de réalisations surannées.

De plus, les avancés techniques ont poussé les radios numériques à abandonner le BAD+ et la Hèrenneté4 Elles diffusent toutes via la 8G dans un format libre non compressé, avec possibilité d’avoir les sous-titres en temps réel pour écouter des pièces étrangères.

Enfin, dans mon pays, les artistes de radio (auteurs, réalisateurs, monteurs, mixeurs, bruiteurs, producteurs, assistants, acteurs, musiciens, etc..) sont rémunérés via le RAPEAR (Revenu d’Aide Publique pour l’Existence de l’Art Radiophonique) puisque qu’il a été établi de façon indiscutable, avec tous les partenaires sociaux et médiatiques, que la radio était définitivement un art "inutile-mais-important-quand-même" pour l’éducation et la constitution d’une réflexion abstraite et non-exclusive5. En effet, de par sa légèreté et la politique de partage de l’écoute, cet art ne peut définitivement pas se transformer en industrie et donc être avalée par les fonctionnements du capitalisme. La création radiophonique est donc, dans mon pays, entièrement subventionnée. Les artistes touchent le revenu universel, comme tout le monde.  

Christophe Rault. Février 2014

Catalogue du Onzième festival de la radio et de l'écoute. Brest

Texte de présentation de l'intervention du 14/02.
 

 

1. Cette belle fiction pleine d’émotion a été accueilli par plus de 60 000 spectateurs : La femme qui s’en allait tout le temps, jamais très loin (avec Audrey Tautou et Irvic D’Olivier).
2. Notamment Le jeu/Je radiophonique ou une impression relative du discours sonore déterritorialisé ouvrage collectif dirigé par Jean-Louis Fadertouch.
3.  Enlarge your oreilles Une histoire d’Arteradio 2001-2015 par Jeanne Robet.
4. Anciennes diffusions terrestre numériques qui après 40 ans de discussions et de consultants ont été abandonnées puisque personne n’achetait les récepteurs adaptés. Googlesound et iRadio’s ont alors gagné la bataille. 5. La radio s’intègre dans cette loi spéciale, dite des « arts inutiles mais indispensables » instaurée au lendemain de l’insurrection citoyenne de 2021, avec la poésie, le cinéma expérimental, la musique acousmatique, la musique improvisée, le scrapbooking, etc....